"Le scintillement de l’amibe" par Sébastien Gokalp, Musée d’Art Moderne de Paris

Epars, flottant dans l’espace, sans poids, les formes de Martin McNulty composent d’improbables constellations. Il façonne des objets sans utilité ni socle, en matériau et d’aspect purement artificiel. Souvent entreposés en vrac dans l’atelier dans un joyeux bordel, ils s’épanouissent dans l’espace avant de retourner dans des caisses qui les conservent par ensembles. Leurs courbes biomorphiques semblent générées par un logiciel informatique destiné au design et leur profils complexes poussent à leur imaginer des fonctions dans des assemblages mécaniques. En fait, il n’en est rien, McNulty dessine dans cesse, d’un trait unique qui cisèle ces ovnis issus de bandes dessinées, qu’il ombre ensuite avec l’aérographe, vaporeux et immatériel. Parfois, des coupes franches dans la résine créent des ruptures, laissant apparaître les couleurs vives au cœur de la matière. On ne saurait trop dresser l’arbre généalogique de ces objets : s’ils rappellent les sculptures d’Hans Arp ou les peintures de Miro, leur flottante poésie est souvent contredite par d’autres pièces, à la consistance plus âpre, comme si la matière prenait ses aises et redevenait informe. Le spectateur hésite entre la séduction et l’aversion. Ce qui unit ces blocs de couleur est purement visuel : les paillettes et couleurs fluorescentes, parfois phosphorescentes dont ils sont enduits. Andy Warhol et Robert Malaval, dont Martin McNulty admire l’œuvre se sont les premiers autorisés à introduire des éclats réfléchissants dans la surface mate de la peinture ou de la sérigraphie.

Warhol affirmait son goût du superficiel et du luxe, Malaval son statut de noctambule rocker un rien désabusé; McNulty redonne aux paillettes leur légèreté, celle de ne rien affirmer si ce n’est la douce allégresse qu’entraîne le scintillement. En 1939, le critique d’art Clement Greenberg soulignait l’opposition entre l’art et la culture populaire dans son célèbre article Avant-garde et kitsch, qui popularisa ce mot désignant des productions faciles, attractives et issues du consumérisme. Par la suite, les artistes du Pop art, du post-modernisme comme Jeff Koons, Franz West et tous ceux qui se sont attaqués à la notion de goût ont montré au contraire à quel point l’exacerbation de clichés pouvait être une arme redoutable pour décaper le regard. McNulty vient « après », lorsque cette affirmation du goût facile n’est plus une valeur à défendre mais simplement intégré aux possibles de l’art. La désinvolture du dandy se lit dans l’agencement des pièces : posées simplement sur une table, alignées comme des ficelles, elles flottent parfois entre deux murs, ou le long de fils tels des trophées de pêche. McNulty pense a posteriori à la manière de les présenter, en fonction de l’espace proposé, refusant de les figer. Cette absence de construction conduit à s’interroger sur la valeur de ses oeuvres : ne serait-il pas un artiste dilettante, étalant ses pépites sans les transformer en bijoux ? Ou bien ce chatoiement qui redouble celui des surfaces pailletées, cette ouverture de l’œuvre (pour reprendre le titre d’un livre d’Umberto Eco), ne serait-ce pas ce qui finalement en fait son intérêt ? Trop facilement rangés dans la catégorie « gadget », ces formes instables réunissent nombre de qualités que l’on attribue à l’art : attirantes, énigmatiques, inutiles mais évidentes, elles construisent un monde abstrait plus vrai que nature.

 

"Des lignes au bord du trottoir" par Frédéric Pajak

Chez Martin Mc Nulty, dans l’atelier en forme de couloir, il y a un sentier, une route, une avenue jonchés de fausse caillasse, de débris revêtus de couleurs vives, de paillettes, de strass. Peut-être s’agit-il d’un jardin terrestre, d’une végétation aquatique remontée des abysses. À moins que cela ne soit une pluie d’étoiles ou de bijoux.
Martin fabrique parfois ses objets, il les dessine avec obstination, prépare des moules dans lesquels il déverse sa mixture, ses résines colorées ; parfois il désarticule un bout de matelas trouvé dans la rue, un oreiller, un fragment de tubulure, un objet tordu qu’il va tordre davantage avant de lui faire subir l’épreuve du pigment. Attention : ce n’est pas un art du déchet. Tout est déposé sur sa voie royale, arrangé au petit bonheur la chance, immobile et pourtant ce fatras est prêt à tout éclabousser, plus tumultueux qu’un ruisseau en furie. Nous sommes à la pêche. Ni les poissons ne remontent le courant, ni les roseaux ne tremblent. Rien ne bouge. Aucun murmure. Martin, lui, se met à genoux. Il réfléchit et ramasse quelques objets, apparemment au hasard, les rassemble ou en rajoute en les fixant sur le mur à l’aide d’un fil de fer fin qui, lui aussi, devient un morceau choisi du « tableau ». Très vite, le mur est envahi de petites touches pareilles à des papillons épinglés, gais et aériens, sursautant par-dessus les portes, chutant au ras du sol. L’œil, qui ne voyait rien dans cet amas d’objets couchés sur le couloir, voit à présent sur le mur comme un scintillement, l’étrange poussière de lumière qui s’agite lorsqu’on ferme les yeux.

Deux formes en balsa, une noire et une rouge, posées côte à côte sur un rebord du mur, comme deux êtres sexués, penchés devant son ruisseau devenu fleuve, son trésor de guerre, sa boîte à malice. Et ces deux-là nous donnent envie de les mener danser ailleurs, chez Arp, chez Schwitters, chez Matisse, non pas pour les perdre là-bas, mais pour nous encourager à confronter d’autres parades.
Mélange d’Irlandais et d’Anglais, Martin est « destroy ». Il proteste pour ne pas lâcher son accent et, de miracle en miracle, il ne craint pas de traîner dans les bas-fonds, vissé au comptoir d’un bar, supportant avec orgueil les bavardages le plus insignifiants, jusqu’à l’heure où la nuit se met en chiffon pour se retirer. Alors le petit matin surgit, le recouvre, et c’est peut-être à cet instant que Martin trouve sa forme difforme, déjà convaincu de la dompter, l’air de ne pas y toucher.
Plus jeune, dans de sombres circonstances, ses peintures sur toile ont été jetées au feu. Il n’en reste que quelques diapositives : la mer démontée, le ciel qui se vide d’averses et d’orages sur les falaises d’Irlande. L’inspiration qu’une telle peinture exige — à la fois académique et lyrique —, Martin en tient les règles comme un chien en laisse, malgré des déchirements qu’il ne sait dissimuler.
Maintenant, sans toiles, un autre art s’offre à lui. L’homme que la noirceur a si bien draguée laisse ses formes, qui ne sont ni peinture ni sculpture, jouer, cabrioler, envahir ou — au contraire — se suspendre avec discrétion sur la paroi.
Ce qui nous touche immédiatement dans cette œuvre, c’est la joie, l’innocence, un jeu que Martin s’est inventé pour ne pas jouer avec n’importe quoi. Une œuvre jamais mièvre, jamais décorative : un monde très simplement généreux, où les formes doivent crier pour mieux faire entendre les couleurs. C’est rare de ruminer du noir tout en crachant de l’or. C’est à suivre. F.P., mai 2008

 

"Martin Mc nulty recrée et suspend les détritus des siècles" par Bertil Galland

Martin Mc Nulty, Irlandais d’Angleterre, on le verrait debout dans une crique solitaire, le crachin dans ses boucles noires ; Sculpteur de formation, il a peint dix ans à Paris. Après cette période d’huiles sur toile et de paysages rêvés, il s’est mis à confectionner de petits objets. Il parle peu et travaille beaucoup. Ses objets sont donc devenus innombrables. Aux cimaises il les avait alignés par centaines. Ils pendaient comme des amorces à des hameçons, pluie de fils de fer, eux-mêmes accrochés à des tringles horizontales. « Sous les mains du scupteur-joaillier, tout le reliquat de nos surplus et de nos abandons ». La couleur des éléments variait de l’ocre au bitume, du roux sale au rose-brun, avec des camaïeux qui déterminaient, comprenions-nous peu à peu, une série d’œuvres distinctes. L’une d’elles pouvait se recomposer par exemple de cinquante choses suspendues. Quelles choses ? On y regardait de plus près, avec prudence car on pouvait se piquer, ou s’infecter parce qu’on croyait voir de vieilles peaux, ou surprendre un secret désagréable parce qu’il y avait des étuis souillés, ou planter son doigt dans un enduit gluant. On voyait comme un petit nid d’oiseaux deserté. Des fragments de vêtements comme troués dans un cercueil. Des concrétions calciques comme sous un robinet dans un couloir. Des pierres pralinées de sable. Des chiffons noircis et tordus. Des papiers déchirés que des bains chimiques avaient rendus translucides. Des rogatons de lard d’une autre époque.

Beaucoup de moignons de résine emprisonnant des débris minuscules comme l’ambre laisse voir dans son jaune un insecte. Des sachets. Des pavés rosâtres dont on ne savait s’ils étaient de l’ordre animal, végétal ou minéral. Des pièces triangulaires, couleur gypse, qui combinaient leurs ombres en jetant sur le mur blanc une étoile de David. Peut-être l’anneau terminal d’un préservatif. Un clou de la longueur d’un doigt, mais fait de cuir, les matières ne cessant d’être ambiguës. Des bijoux et grigris tel que les découvrent les archéologues dans une gangue de terre sèche. Des résidus cramés, d’un noir si agressif qu’on craignait de s’en trouver le visage mâchuré. Pour ce faire une idée de ces œuvres, il faudrait peut-être déchirer la page de journal que vous avez ici en main et de laisser pendre, verticales, les lignes que vous venez de lire, pareilles à des fils en imaginant qu’y soient accrochées toutes les choses décrites. Un rideau se déploierait de tout ce que les siècles ont produit en menus déchets, rognures, séquelles, traces, relents, fonds de tiroir et scories. C’est le temps qui a passé après consommation. Pour un tel inventaire, d’autres artistes se seraient contentés pour leurs expositions, des balayures qu’ils auraient recueillies dans les arrière-cours. Martin Mc Nulty a créé au contraire chacun de ses petits objets, minutieusement. Tout le reliquat de nos surplus et de nos abandons, même les déblais de briques ou les fragments qu’on croyait de métal, ont été sculptés avec de la toile, de la résine, du papier, des enduits, pliés et modelés avec une ivresse de joaillier, plongés dans des bains d’acide, peints à l’acrylique ou à l’huile, amoureusement moirés et craquelés et enroulés et percés et donnés à voir à foison comme autant de surprises, autant de secrets, autant de secrets, autant de petites joies et d’angoisses qu’en dispense notre monde vieillissant à ceux qui se soucient encore de regarder.

Martin Mc Nulty

Mon travail récent se partage en deux catégories d’objets :

 

- Les premiers sont fabriqués à la main en utilisant des matériaux dits « traditionnels » ( peinture à l’huile, acrylique, toile, résine…). D’aspect sombre et terreux, ces objets évoquent fortement les trois règnes, animal, végétal et minéral, et se rapportent directement aux mythes du passé



- Le second groupe rassemble des objets de couleurs vives, réalisés manuellement à partir de matériaux « contemporains » ( plastique, peinture vinylique, papier, pâte à modeler, résine…). Contrairement aux précédents, ces objets sont purement actuels, quasi instantanés, sans références à une quelconque histoire. Ils sont comme les étapes d’un processus d’apprentissage.

Ces objets peuvent être considérés chacun individuellement, leur taille varie de 2 à 40 cm. Mais ils sont destinés avant tout à devenir par l’accumulation les éléments d’une future installation adaptable aux contraintes de chaque lieu.