Sous un paysage l’origine du monde


Isabel Duperray peint des paysages et des baigneuses. Rien de surprenant, dira-t-on, car, après tout, n’est-ce pas la tradition de la peinture dite figurative dans ce qu’elle a pu donner de meilleur ? Mais les paysages d’Isabel Duperray, jusqu’à présent, ne recèlent jamais la moindre baigneuse tandis que ses nageuses n’offrent à notre vue, pour tout paysage, que l’eau avec laquelle elles font corps et leur intimité, parfois furtivement dévoilée.

Donc Isabel Duperray peint d’un côté des paysages et de l’autre des baigneuses. Séparément serait-on tenté de croire. Surtout, singulièrement, si l’on a vu ces oeuvres dans l’atelier. Car l’artiste ne montre pas les deux faces de son travail ensemble, et même, parfois – pour ceux qui ont l’imprudence de ne venir dans l’atelier qu’une fois – elle ne dévoile que ses paysages. Part visible contre part cachée.

De fait, maintenant que l’artiste expose baigneuses et paysages en même temps, ce qui frappe, de prime abord, est moins le lien, que la différence – si l’on peut dire – entre ce que l’on est tenté de désigner comme deux pratiques. D’un côté, donc, des paysages aux couleurs vives, stridentes parfois : jaune, vert qui agace les dents, et puis ce rose charnel, qui vient comme creuser, infléchir l’espace de tableaux qui tendraient sans cela vers une forme de planéité abstraite. Et de l’autre ces baigneuses aux couleurs étrangement moins sensuelles que ce rose à l’instant évoqué. Nageuses sans visages sur fond d’argent, entre femmes et fées, entre mer et ciel.

Autres motifs, autre manière de peindre. Rien à voir ? Si, car il y a l’eau, celle des baigneuses, bien sûr, et puis celle de certains paysages que hante un motif de presqu’île. Eau étrange, sombre et presque solide parfois, que traversent les nageuses. S’il y a érotisme, ici, il repose moins dans le dévoilement du corps que dans son entrelacement absolu avec l’élément liquide qui le contient. Érotisme de la fusion.

Dès lors, ces baigneuses sont bien la part cachée, l’autre face des paysages. Non point parce qu’elles montreraient ce que les autres cachent, dans une sorte de jeu entre dévoiler et voiler. Mais précisément parce que ce qui s’accomplit dans cette eau heureuse est l’exact contraire de ce qui se joue dans la nature peinte par Isabel Duperray. Séparation contre fusion.

Depuis des années, l’artiste peint deux paysages. Qu’ils soient ou non indexés sur un motif naturel n’a plus d’importance, tant ils ont été repris, sondés, explorés de façon obsessionnelle. Ce sont des paysages mentaux, intimes, au croisement parfait de l’observation et de la projection de soi. Deux qui ne se ressemblent guère plus qu’ils ne font songer aux baigneuses. Le premier, vertical, divisé en aires que se répartissent des couleurs souvent crues, semble littéralement épouser le plan du tableau. Comme pour s’approcher de nous, mais aussi comme pour mieux nous maintenir au-dehors. On peut regarder, pas entrer. D’apparence plus accueillante, le second est comme une presqu’île : langue de terre organique s’écoulant dans l’eau. Celle-ci, en bas de la toile, marque une frontière. Pas de baigneuse dans cette eau qui encercle. Et derrière cette barrière mi-menaçante mi-protectrice, une terre jaune peuplée d’arbres bas, qu’éclaire une lumière d’avant l’orage.

On ne peut s’empêcher, devant cette double représentation d’un paysage originel et d’une scène primitive, de songer qu’Isabel Duperray peint un territoire qui nous parle de l’enfance. Une enfance Paradis Perdu, de celles dont on a été expulsé, et auxquelles on aimerait, sans illusion, revenir. Une enfance faite de souvenirs où peur et plaisir ne se laissaient pas départager.

De cela, l’artiste aurait pu tirer une peinture nostalgique – de la séparation et de la déploration – ou manichéenne : au paysage passé la perte, à la femme la fusion. Au lieu de cela, elle a réussi – et c’est là une des qualités de son travail – à se maintenir dans un entre-deux. Ni dans la régression de l’enfance ni dans l’oubli de l’âge adulte. Un entre-deux comme un lieu où l’on parvient à maintenir tout ouvert, à ne pas réduire la contradiction mais à puiser sa force dans la mise en présence de puissances opposées. Un entre-deux où des paysages origines du monde hésitent entre protection et inquiétude. Une lisière où la nudité d’une femme ne nous demande pas de choisir entre innocence et désir.


Pierre Wat