Sur la peinture d’Isabel Duperray


Dans un entretien avec Benjamin Buchloch, Gerhard Richter précise que le flou n’existe pas en peinture. Le mot appartient à la photographie (ou au cinéma) et présuppose une mise au point optique, défaillante en l’occurrence. On sait que le vocabulaire du dessin parle de blocages et de passages pour nommer les délimitations plus ou moins nettes entre deux couleurs ou valeurs.

Richter affirme encore qu’il choisit les photographies de paysages qu’il transpose pour leur absence d’intérêt anecdotique, leur absence de particularité, de pittoresque. Par l’étymologie, l’adjectif pittoresque renvoie directement à la peinture.


La présence du paysage dans la peinture d’Isabel Duperray procède d’une relation autre au sujet. Pourtant, le pittoresque en est également absent. Vus, existants sous la forme d’un référent lointain, les paysages apparaissant dans ses tableaux sont passés par la peinture, comme la mémoire peur passer par une rencontre fortuite et délivrer une logique soudaine, un sens inattendu.

Isabel Duperray préfère les passages. Les formes échappent à la conscience aiguë et volontaire du dessin qui sert l’imitation réaliste, en isolent les choses dans une relation grammaticale avec la réalité. Sa peinture privilégie la vision à l’observation, ce qui advient à ce qui se présente.

« Je déclare l’espace » écrivait Barnett Newman. Déclarer, c’est déjà faire advenir, par un engagement. C’est authentifier un rapport au monde particulier, quand décrire ne serait qu’identifier. Isabel Duperray choisit la rencontre, avec un sujet qui se défait des scories d’une improbable objectivité, pour en relater la profondeur, l’essence picturale plutôt que l’attrait pittoresque.

Tout comme il est possible de photographier des villes et de succomber à cet attrait, il est possible de l’évacuer dans le paysage pour atteindre une raison poétique à même de transcender le sujet, ou plutôt d’en abstraire l’identité au profit de la présence du tableau. Là s’arrêterait un projet moderniste avec ses attendus. La peinture d’Isabel Duperray semble abstraire le tableau même. De sa réalité physique, incontestable, elle (l’artiste ? la peinture ?) extrait encore une présence d’un autre ordre moins contingent. La réalité fait place à une perception du réel.

Soutenu, convoqué à l’audace, le regard s’aventure enfin dans un registre sensoriel qui ne distingue plus l’interne de l’externe, la sensation du corps où elle naît, l’image faite de celle, toujours en devenir, qui s’élabore et jamais ne se fixe en soi.

Isabel Duperray parle de « paysages vus d’un intérieur ». Je lui répondrai « passages de soi à soi », mais passages par une altérité radicale : la peinture qui en s’étalant dans l’espace creuse dans le réel, tait l’imaginaire, a lieu.


Bernard Goy